Prague, 1648 – lieu probable de la blessure mortelle de Johan Kuhlman

Un cercle qui se referme
Il y a quelque chose de remarquable dans la géographie de la Guerre de Trente Ans : elle commença à Prague, par la Défenestration du 23 mai 1618, et c’est à Prague qu’elle s’acheva, trente ans plus tard, dans les fumées d’une ville à moitié saccagée. La roue de l’Histoire avait accompli un tour complet, revenant au point de départ avec une précision cruelle. C’est dans cet épilogue extraordinaire, la dernière bataille d’une guerre qui avait ravagé l’Europe pendant trois décennies, que Johan Kuhlman, lieutenant-colonel au service de la Suède, aurait très vraisemblablement connu son destin.
La guerre pendant la paix
Au printemps 1648, les négociations de paix à Osnabrück et Münster entrent dans leur phase finale. Depuis quatre ans, diplomates et plénipotentiaires s’épuisent à construire un nouvel ordre européen. Mais les armées, elles, continuent de se battre. La paix n’est pas encore signée et les généraux savent qu’une victoire sur le terrain pèse plus lourd dans les dernières tractations qu’une plaidoirie à la table des négociations.
C’est dans cet esprit calculateur que le général suédois Hans Christoff von Königsmarck (1) , aventurier brillant et impitoyable, né en Allemagne mais au service de Stockholm, conçoit son dernier coup d’éclat.

La nuit du 25 au 26 juillet 1648
Königsmarck connaît Prague. Il sait que ses défenses sont inégales, que certains tronçons de remparts sont en travaux. Un ancien officier impérial, Ernst Odowalski, manchot, ruiné par la guerre, reconverti au service suédois, lui a livré les plans de la ville et l’emplacement précis d’une faille dans les murailles, derrière le couvent des Capucins. Dans la nuit du 25 au 26 juillet 1648, Königsmarck frappe. Avec seulement 800 mousquetaires – c’est tout ce que Wrangel a bien voulu lui accorder – il marche en silence sur Prague. Odowalski guide l’avant-garde. Entre deux et trois heures du matin, ils escaladent le rempart, jettent la sentinelle dans le fossé, enfoncent la porte de Strahow, abaissent le pont-levis. Königsmarck et sa cavalerie s’engouffrent.
Pufendorf, qui écrit quelques années plus tard à partir de documents d’archives, note laconiquement : « Le tout se passa avec une telle facilité que du côté suédois il n’y eut pas plus d’un seul tué, et à peine un ou deux blessés. » En quelques heures, la Kleinseite (la rive gauche de la Vltava), le château de Prague et les quartiers de Hradčany sont aux mains des Suédois. Trois décennies après la Défenestration, les soldats protestants du Nord campaient là où tout avait commencé.
Le pillage
Ce qui suivit l’assaut fut moins glorieux. Prague fut pillée pendant trois jours. Le trésor impérial fut forcé. La collection d’art fabuleuse assemblée par l’Empereur Rodolphe II – l’une des plus riches d’Europe, comprenant le Codex Gigas, le Codex Argenteus, des sculptures d’Adrien de Vries, des centaines de tableaux – fut embarquée sur des barges descendant l’Elbe vers la Suède. Un inventaire suédois de 1652 recense encore 472 peintures provenant de Prague. Beaucoup de ces œuvres ornent aujourd’hui le palais de Drottningholm ou sont dispersées dans les grandes collections européennes. Les soldats, eux, vendaient des bagues précieuses pour quelques reichsthalers. Pufendorf rapporte qu’un mousquetaire céda une bague ayant coûté 6 000 Rthlr. pour 5 Rthlr. Le butin total fut estimé entre 7 et 12 millions de reichsthalers. Pour certains historiens, le pillage était le véritable objectif de l’opération – la victoire militaire n’étant que le prétexte.
Quatre mois de siège
Mais les Suédois ne purent aller plus loin. La Vieille Ville et la Nouvelle Ville, sur la rive droite de la Vltava, résistèrent. Le pont Charles fut le théâtre d’affrontements acharnés : deux jours après la prise de la Kleinseite, une tentative suédoise de forcer le passage fut repoussée par les hommes du gouverneur Rudolf von Colloredo, épaulés par la milice bourgeoise et les étudiants de Prague, organisés en légion de volontaires sous la direction du jésuite Jiří Plachý. Ces étudiants armés – défendant le pont Charles contre les Suédois – sont entrés dans la mémoire de Prague. Leur résistance est commémorée aujourd’hui encore par une inscription latine sur la tour du pont : « Passant, repose-toi ici… alors qu’ici ont dû être repoussés les Goths et leur fureur vandale. »
Fin septembre 1648, le prince Carl Gustav (futur Charles X de Suède) arriva en personne sous Prague avec ses renforts. Les forces suédoises lancèrent alors plusieurs assauts simultanés – depuis le pont Charles à l’ouest, depuis la plaine de Letná au nord, depuis les plaines orientales vers la Nouvelle Ville. Tous furent repoussés. Les forces suédoises totalisaient désormais environ 7 500 hommes auxquels s’ajoutèrent 6 000 renforts. En face, pas plus de 2 000 soldats impériaux réguliers, complétés par des miliciens et 750 étudiants. Mais Prague était une ville défendable, et Colloredo un vétéran exceptionnel.
Les pertes s’accumulèrent. Sur toute la durée des opérations : 500 morts et 700 blessés du côté suédois, 219 morts et 475 blessés du côté impérial. Les combats des mois d’août, septembre et octobre furent les plus meurtriers, bien loin de la facilité de la nuit du 25 juillet.
La paix signée, les combats continuent
Le 24 octobre 1648, la paix de Westphalie fut signée à Osnabrück. Mais les nouvelles mirent plusieurs jours à parvenir à Prague. Les combats continuèrent jusqu’au 1er novembre 1648 -soit une semaine entière après la fin officielle de la guerre. Ces derniers jours de combat ont quelque chose de particulièrement tragique : des hommes mouraient pour une victoire déjà rendue inutile par la diplomatie, pour une ville que les Suédois allaient devoir rendre de toute façon. La paix était signée et le sang coulait encore sur les rives de la Vltava.
Pufendorf, dans son récit, note avec une ironie discrète que « la nouvelle de la prise de Prague arriva à Osnabrück précisément au moment où l’on venait de conclure les négociations. Si elle était arrivée plus tôt, il était à craindre qu’elle eût pu faire obstacle à la paix. »
La présence suédoise jusqu’en septembre 1649
Ce que les compilateurs généraux ne disent pas toujours clairement : après la signature de la paix, les Suédois ne quittèrent pas Prague. La principale armée fut évacuée de Bohême à la fin de l’année 1648 et Pufendorf le confirme. Une garnison suédoise maintint sa position dans la Kleinseite et le château de Prague jusqu’au 30 septembre 1649. Pendant ces dix mois supplémentaires – de novembre 1648 à septembre 1649 – des soldats suédois tenaient la rive gauche de la Vltava dans une ville officiellement en paix, dans un état de tension permanente avec les Impériaux de l’autre côté du pont. Les négociations sur l’indemnisation des soldats, les questions de satisfaction et d’évacuation progressaient lentement à Nuremberg. Les frictions, les incidents, les violences étaient inévitables.
Johan Kuhlman à Prague : une hypothèse solidement étayée
C’est dans ce contexte – la dernière grande bataille de la guerre, suivie de dix mois d’occupation tendue – que la mort de Johan Kuhlman trouverait tout son sens.
La lettre d’anoblissement de la reine Christina, datée du 20 juillet 1649, dit qu’il fut tué « il y a peu de temps, contre l’ennemi, en Allemagne ». Si la garnison suédoise se maintint à Prague jusqu’au 30 septembre 1649, Johan Kuhlman aurait pu être blessé mortellement en opération à Prague quelques semaines ou quelques mois avant la lettre royale. Le scénario le plus probable est le suivant : blessé gravement à Prague ou dans ses environs, rapatrié vivant vers la Baltique, mort à Narva au début de l’année 1649 – serait cohérent avec l’ensemble des sources :
- Il expliquerait le « récemment » utilisé par la Reine dans la lettre d’anoblissement de juillet 1649 sans forcer le sens des mots
- Il serait cohérent avec la formule « contre l’ennemi en Allemagne » – Prague est en territoire de langue allemande, et la garnison faisait face à des forces hostiles
- Il expliquerait le retour à Narva car Pufendorf confirme que Narva était l’un des principaux ports d’embarquement suédois pour les troupes envoyées en Allemagne (7 000 hommes embarqués à l’été 1648). Les mêmes navires assuraient le trajet retour. Johan, grièvement blessé, aurait été rapatrié vivant sur ces convois de retour et c’est à Narva, chez les siens, qu’il serait mort de ses blessures au début de l’année 1649
- Il rendrait compte de l’organisation soignée des funérailles par Francis Johnstone – le temps d’organiser, de rapatrier, de sécuriser un emplacement prestigieux dans l’église du château de Narva ( ou plutôt d’Ivangorod…).
Précision importante : aucune source ne place Johan Kuhlman à Prague de manière certaine. Cette reconstruction demeure une hypothèse – solidement étayée, mais une hypothèse.
L’épilogue — sur le pont de pierre
Sur le pont de Pierre (renommé pont de Charles à partir de 1870), les Suédois et les Impériaux se firent face pendant des mois. Pufendorf décrit ces négociations surréalistes : une maison de planches dressée à la hâte au milieu du pont, une table au centre, les délégués de chaque côté – Carl Gustav lui-même venu de Kuttenberg pour traiter en personne avec Piccolomini. La guerre avait commencé à Prague par des hommes jetés par des fenêtres. Elle se terminait à Prague par des hommes s’invitant mutuellement à dîner de chaque côté d’un fleuve.

Johan Kuhlman serait mort quelque part dans cet épilogue. Pas dans une grande bataille rangée, mais dans la violence ordinaire et tenace d’une occupation militaire, dans les derniers soubresauts d’une guerre qui refusait de mourir tout à fait. C’est du moins ce que les sources, lues avec soin, permettent d’envisager.
(1) Le comte Hans Christoff von Königsmarck, de Tjust (12 décembre 1605 – 8 mars 1663) était un Général d’origine allemande qui commandait la légendaire colonne volante suédoise , une force qui a joué un rôle clé dans la stratégie militaire suédoise pendant la guerre de Trente Ans .
Sources
- Samuel von Pufendorf, Schwedisch- und Deutsche Kriegs-Geschichte in XXVI Büchern, Francfort-sur-le-Main et Leipzig, 1688, Livre XX, §§ 47–50, 57–58, 209–210, 232 — source primaire, lecture directe du texte
- Wikipedia (anglais), Battle of Prague (1648), consulté mai 2026, d’après Hodja, Zdenek, Forschungsstelle Westfälischer Friede, Université de Münster, 2002
- Wikipedia (français), Bataille de Prague (1648), consulté mai 2026
- Peter Watson, Wisdom and Strength: The Biography of a Renaissance Masterpiece, Hutchinson, 1990 (sur le pillage des collections de Rodolphe II)
- Lettre d’anoblissement (Sköldebref) de la reine Christina, 20 juillet 1649, transcription K. Borgkvist Ljung — source primaire directe sur la mort de Johan Kuhlman